Adelle Tarzibachi : « S’intégrer un plat à la fois »

Publié le 19 novembre 2021
Photo : Charles Briand

Nichée entre les étals de légumes biologiques et de produits du Québec, une devanture attire tout particulièrement la curiosité des visiteurs du Marché Jean-Talon, à Montréal. Mais le mouhammara rouge vif et les mezzés alléchants ne sont que la partie visible d'une initiative lancée en 2017 avec Les Filles Fattoush.

« On voulait développer un service traiteur pour donner une occasion aux femmes réfugiées syriennes de présenter leur culture, la richesse de leur pays », explique Adelle Tarzibachi, cofondatrice de l’entreprise.

Partie de Syrie en 2003, Mme Tarzibachi retrouve au Québec une partie de sa famille et une province qu’elle connaît déjà bien. Elle se lance rapidement dans l’importation de produits de beauté provenant de son pays d’origine, tout en perfectionnant sa maîtrise du français et de l'anglais. Une intégration réussie, si on en croit cette femme d’affaires, sensible et déterminée.

Passer de l’exil à l’assiette

Il y a dix ans, le début du conflit en Syrie entraîne un exode de Syriens. Entre novembre 2015 et avril 2019, 63 938 réfugiés syriens se sont installés au pays, selon les données d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

Une situation qui bouleverse le monde entier, y compris Adelle Tarzibachi. Bénévole auprès d’organismes d’aide aux réfugiés, elle réalise « le besoin de trouver un emploi pour les Syriens ».

L’idée des Filles Fattoush est venue de sa rencontre avec la documentariste Josette Gauthier. Ensemble, elles ont recruté des femmes à travers leurs réseaux, des plateformes numériques et des associations caritatives « pour leur donner une sorte d’autonomie par le travail », se souvient Mme Tarzibachi.

Cuisiner pour s’intégrer

« On voulait juste des femmes qui aiment cuisiner », dit-elle, ajoutant que la plupart de ses employées « cuisinaient sept jours sur sept dans leur pays, ce qui leur confère une bonne connaissance au niveau de la nourriture ».

L’important, « c’est vraiment de donner de l’emploi à des femmes qui en cherchent, mais qui ont de la difficulté à trouver », ajoute-t-elle, en précisant que les réfugiés font face à de nombreuses embûches. Mme Tarzibachi cite notamment la barrière de la langue, les horaires instables ou encore la non-reconnaissance des diplômes. Près du dixième des réfugiées syriennes admises au Canada entre le 1er janvier 2015 et le 10 mai 2016 possède un diplôme collégial ou universitaire, selon les données du recensement de 2016.

« Beaucoup d’emplois exigent une première expérience, se désole Mme Tarzibachi, mais en réalité, elles ont besoin d’une chance ou de l’acceptation d’un employeur pour leur donner cette première expérience-là », poursuit celle qui reconnaît avoir été épargnée par les problèmes d’intégration professionnelle.

Défis et entraide

Pour certaines, travailler dans une cuisine industrielle peut être déstabilisant. Les « Filles Fattoush », nommées d’après la fameuse salade levantine assaisonnée au sumac et à la mélasse de grenade, doivent se plier aux règles sanitaires et sécuritaires en vigueur au Québec, auxquelles ne les a pas habituées la préparation des repas familiaux.

Adelle Tarzibachi affirme qu’une des employées a suivi une formation du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ). Son entreprise reçoit également le soutien du Conseil des Industries bioalimentaires de l’Île de Montréal (CIBIM), et bénéficie parfois de subventions salariales d’Emploi-Québec.

Entre le souk et le marché du travail

Des apprentissages nécessaires pour travailler dans le domaine de la restauration, mais pas seulement. « Il s’agit d’un passage pour certaines, et pour d’autres, d’un emploi pour toute la vie », dit Mme Tarzibachi, fière que certaines anciennes employées aient utilisé leur expérience au sein de son entreprise comme tremplin pour intégrer des emplois dans d’autres secteurs de l’économie.

À l’échelle de l’entreprise, elle attend à son tour le tremplin qui lui permettra de distribuer ses produits dans les magasins de grande distribution, du prêt-à-manger aux ensembles du « souk de Damas » et des « essentiels de la cuisine du Moyen-Orient ».

Mais s’il y a une chose que l’histoire des Filles Fattoush et des femmes qui y travaillent confirme, c’est que nul ne sait ce que réserve l’avenir. La seule chose certaine est qu’aujourd’hui, tous les ingrédients y sont réunis pour favoriser une intégration réussie.

Auteur : Adèle Suprenant
Adèle Surprenant est journaliste indépendante. Elle a travaillé en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe, et s’intéresse aux questions liées à la migration, au travail et aux mouvements sociaux.
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