
Cette salle de cours n’a rien d’ordinaire : un imposant mur de fenêtres fait face à un petit salon, où trônent un canapé, un fauteuil, une plante et une table basse encombrée de livres. Les meubles semblent suspendus dans la pièce, comme s’ils flottaient. Au centre, une femme parle, souriante, en replaçant délicatement une mèche de cheveux.
En plus d’être professeure de francisation, c’est aussi un avatar créé, comme sa classe, avec la réalité virtuelle. Un jour, elle pourrait bel et bien avoir de vrais élèves, espère Jérémie Duhamel, chercheur et responsable du développement scientifique à l’Institut de recherche sur l’immigration et les pratiques interculturelles et inclusives (IRIPII) du Collège de Maisonneuve.
La plateforme numérique, « propice à l’apprentissage du français », a été développée dans le cadre du projet « Francisation RV », développé par l’IRIPII, le centre d’intelligence artificielle appliquée JACOBB, et le Centre en imagerie numérique et médias interactifs (CIMMI). Tous sont membres du réseau Synchronex, partenaire financier du projet.
Flexibilité et personnalisation
À l’origine du projet, l’équipe de l’IRIPII mène une recherche à l’issue de laquelle sont constatées plusieurs barrières à l’apprentissage du français, comme le coût des formations, le manque de temps des apprenants ou l’accessibilité territoriale. Pour répondre au « besoin d’une plus grande flexibilité [et d’une] plus grande personnalisation dans l’offre de services », Jérémie Duhamel et ses partenaires se tournent vers les nouvelles technologies.
Concrètement, le modèle « conversationnel » développé repose sur des vidéos d’apprentissages utilisées en francisation : après les avoir visionnées, l’apprenant doit répondre oralement aux questions de cet avatar.
L’IA est « entraînée » pour comprendre différents accents et niveaux en français, ainsi que pour recevoir les réponses variées en fonction du contexte de la vidéo concernée, et non pas à partir d’un choix de réponse préétabli.
Grâce à l’IA, la « professeure » peut « s’adapter, interagir, répondre et mesurer la qualité des réponses de l’apprenant », détaille Benoit Duinat, expert en vision numérique et réalité virtuelle au CIMMI. Non seulement la rétroaction est immédiate, mais elle est « flexible », s’approchant ainsi d’une situation d’apprentissage réelle.
Outil complémentaire
Pour certains, ne pas être dans la vie réelle peut présenter des avantages, explique Jérémie Duhamel. « Avec la RV, c’est moins grave de faire des erreurs que dans la vie réelle. Il n’y a pas la crainte du jugement », qui fait prendre moins de risques, et donc, moins pratiquer.
Cette technologie peut aussi « améliorer le sentiment d’immersion et la rétention d’information », soutient Benoit Duinat. Mais l’expert est catégorique : la plateforme « ne remplace pas un tête-à-tête avec un professeur ». Au contraire, elle a été conçue pour être complémentaire à l’offre actuelle.
Dans le projet « Francisation RV », le rôle de l’avatar est vraiment cantonné à la conversation — sans doute moins pratiquée dans des salles de classe bondées, avec un temps de cours limité.
’industrie aussi peut tirer son épingle du jeu : ce type d’initiative peut tout à fait être adaptée à des besoins sectoriels, ciblant un bassin de vocabulaire propre au milieu de travail.
L’avenir en suspens
Faute de financement suffisant, le projet n’a, pour l’instant, pas dépassé le stade de l’épreuve de concept.
Pour Jérémie Duhamel, le soutien des gouvernements est essentiel pour « apporter des garanties de sécurité » aux acteurs de la francisation qui seraient amenés à utiliser ces outils. Le chercheur admet « une forme de scepticisme face aux initiatives à visée lucratives », notamment quant au respect de la confidentialité des données.
Son équipe et lui espèrent, grâce à d’éventuels financements, pouvoir développer « un programme d’apprentissage complet », de l’évaluation du niveau de la personne, à la « mobilisation de l’écrit et de l’oral », en testant la plateforme en situation réelle.
« En tant que membres de la société d’accueil, il faut donner tous les outils nécessaires aux personnes nouvellement arrivées au Québec pour qu’elles puissent se franciser », dit-il, convaincu qu’une plateforme comme celle qui a été conceptualisée par « Francisation RV » a le potentiel d’aider à « surmonter un obstacle par rapport à l’obligation d’apprendre, qui ne prédispose pas toujours favorablement à l’apprentissage ».
Photo : Getty Images/Unsplash+
